« Souvent fauchés, toujours marteaux »

Les vieux ont la peau dure. Deux scènes encadrant Trainspotting 2 le démontrent : un suicide rattrapé in extrémis, sujet d’une séquence inénarrable, et une tentative de meurtre, acmé d’un désastre au centre du chantier que semble être désormais le quotidien démoli du quatuor rescapé du piège du mitan des années 90. Les vieux ont la peau dure bien que le souffle court et quelques troubles érectiles. Increvables. Ils ne s’élancent plus à coup de sprints rageurs après un avenir toujours aussi incertain, électrisés par leur jeunesse, la drogue, l’obsession du fric, ou tout simplement l’aventure au coin de la rue, entre case prison et foyer familiaux en décomposition, mais, s’en retournent, d’une volte-face, sur leur propre existence ; ils tournent à vide, animaux en cage, aimantés par le bercail circonscrit ici par un vieux pub – rade en perdition. Ils ne courent plus après la vie, mais plutôt après leur vie, naviguant, circonvoluant autour de la Edimbourg du 21ème siècle comme dans leur souvenir ; revisitant un passé qui ne passe pas ou mal : vieille remontée de pituite du fond d’un ratage que le film se plait à mettre en scène pour… peut-être… le battre en brèche.

Il s’agit moins, 20 ans après, de prendre le train en marche que de ne pas le louper. Habilement, Danny Boyle file la métaphore ferroviaire du temps reculé de la cité industrielle jusqu’à l’époque moderne et la réhabilitation d’une mobilité dite durable : d’un paysage à l’autre, d’une gare désaffectée détruite, d’une ligne bruyante, au récent et silencieux tramway. Il y a du plaisir à retrouver une ville lorsque ses rues sont aussi un vécu, d’en parcourir la mémoire collective comme personnelle, d’en mesurer l’évolution au regard de ses expériences propres ainsi que le fait le film en mêlant archives, séquences du premier tournage et regard extérieur, point de vue presque touristique sur la cité. L’image du train est celle des départs et des arrivées : des (re)naissances et des deuils ; elle se condense dans le retour lumineux au pays de Veronika la jeune prostituée bulgare et dans le dernier plan, un bagage que Rent Boy pose enfin – at home -, puis dans ce travelling arrière transformant le papier peint et la chambre d’enfance en wagon s’étirant à l’infini, en tunnel, en chemin, symbole sans-doute d’une destinée qui se rattrape elle-même – après tout, ne peut-on pas voyager autour de sa chambre, n’est-ce pas aussi une manière de clin d’œil au spectateur de cinéma, ce voyageur vissé ? A moins qu’il ne s’agisse – lecture plus négative – d’un enfermement, d’une boucle temporel, d’un retour à la case départ, d’une sortie impossible de sa condition – on ne saute pas d’un train en marche aussi aisément.

Il y a une illusion de mouvement à l’œuvre à refaire ce qui a été accompli. Même dans un train lancé à toute allure, les rails le conduisent et prédestinent son avancée et rien n’est plus trompeur que ce déplacement sans l’être, cette immobilité du passager devant le paysage défilant. A cela s’ajoute en filigrane de l’intrigue, du vague suspense, des séquences qui balbutient entre elles, jusqu’à faire avorter le pseudo récit d’aventure en faux départs. Cet échec du film se trouve dans ces deux formes : travelling et stop and go, en complet en porte à faux des trash comédies américaines de notre décennie ; il le rend vulnérable ; il permet, presque par défaut, un aperçu des dents creuses de la ville, d’en livrer une archéologie, à l’image de la gigantesque casse et de cet ultime plan qui par transparence expose la destructions des tours d’habitation la jouxtant. La métaphore vaut aussi pour ce qu’elle remise : ce monceau de tôles et ce tas de bagnoles reliquat d’une époque de « mad Max » auquel les personnages – qui circulent à pied – en procèdent, en réchappent littéralement comme l’illustre une cascade qui voit McGregor accroché au toit d’une voiture.

Nous aimons la générosité de ces personnages et la façon qu’a le scénario d’essayer de ne pas les enfermer dans une caricature d’eux-mêmes en leur ménageant un espace d’évolution et de possibles, une certaine franchise aussi, traduite par ce leitmotiv scandé par Spud : « opportunisme et trahison », « opportunisme puis trahison ». Comment ne pas y voir un résumé de toute l’entreprise de cette suite ? Un opportunisme, sans-doute celui du réalisateur et de ses producteurs pour réanimer un ancien succès, l’opportunité également de revenir tourner sur ses pas. Une trahison ? Car comment retrouver l’élan de l’équipée originelle, la couleur du long-métrage qui aura lancé la carrière des uns et des autres ? Ils ne sont pas avares d’efforts – les vieux-, ils s’essaient bien à reprendre la vieille recette, à reconstruire leur histoire décousue dans les vieilles marmites, réemployant ce style fait de cadrages tordus, de collisions d’échelles de plans, de faux raccord et de montages aux excès épileptiques. Dans ces meilleurs moments et en trahissant son époque (effet graphique et numérique), le film réussit parfois, prenant alors une forme cartoonesque joyeuse et inquiétante – délirante : comme lorsque l’ombre de Spud dessine la figure de Nosferatu ou lorsque un éclat de couleur acidulé se superpose au gris de la ville créant un contraste, un hiatus, une disjonction qui est celle des personnages et qui n’est pas sans rappeler la sensation conjointe de désolation et d’humanité de la série de clichés couleurs prise au début des années 80 par Raymond Depardon à Glasgow.

Cet opportunisme et cette trahison sont surtout du combustible rajoutés aux feux des mélancolies. Quelque chose de plus fort que la nostalgie : un vague à l’âme nourri aux pertes qui forcément parlera à la génération la plus désinvolte du siècle, aux jean-foutre biberonnés de télé, inventeurs de la console de jeux vidéo (cette frénésie (des pouces, des pupilles) dans le ralentissement (des fonctions motrices du corps)), développeurs de l’ayons-l’air-de-rien le moins engagé qui soit sur l’échiquier politique : ceux de l’après, de l’après tout, révolution, rideau de fer, libéralisme en dedans et en dehors, guerre en dedans (guerre d’images dans le Golf) et en dehors (l’hégémonie du marchandising), de l’après désastre écologique, ceux du trou de la couche d’Ozone, la génération des post (post-it, post rock, post moderne) ou quand la poste était encore facteur précédant l’avènement de la génération des posteurs (internet), ceux qui auront eu 20 ans entre le shoagazing et le trip hop, entre le suicide de Kurt Cobain et le clash Tupac/Notorious BIG, entre Pulp Fiction et la nuit-je-suis-buffy-summers.

Le film de Danny Boyle évoque le passif de ces années en piqures de rappel, par petites touches discrètes qui touchent comme des jabs précis au corps : le fantôme de Georges Best, les années Thatcher, la fermeture des mines et des usines ; c’est bien cette disette là que Rent et Sick boy redécouvrent dans les images d’archives d’un match de foot lorsqu’ils constatent la maigreur de supporters affamés. L’occasion aussi de se souvenir d’un cinéma anglais qui, des jeunes hommes en colère, de Peter Watkins à Ken Loach, en passant par Bill Douglas et Laura Waddington, n’aura finalement jamais abandonné la fibre sociale et contestataire. L’occasion encore d’ancrer le background du premier Trainspotting dans la génération précédente qui vit éclore des réalisateurs tels que Isaac Julien ou encore Horace Ové – de quoi également tempérer l’enthousiasme autour d’un autre film générationnel, La Haine, le film de Kassovitz nous apparaissant en regard des luttes outre-manche comme une sorte d’œuvre d’arrière-garde, un retard à l’allumage loin d’honorer la cinématographie hexagonale. Pour le coup, si La Haine a pu être une pierre angulaire pour toute une génération, un film étalon, on peut regretter que malgré son influence, il soit resté sans suite, coup d’éclat aux allures de coup d’épée dans l’eau. Rappelons la décennie 1995-2005. Il y a loin, par exemple, entre ce succès au box office et le travail accompli sur la durée par La Rumeur (fondation du groupe 1995) et dont Les Derniers Parisiens encore à l’affiche fonctionne comme une anamnèse comportementale : l’historiographie d’une colère, d’une attitude, de vies-qui-s’en-sortent, et d’un quartier. Autre film de déambulation, de circulation – âpre et dangereux – : des hommes, des désirs, des devises. Jusqu’ici tout va bien pourraient se dire nos quarantenaires écossais – plus sûrement, jusqu’ici rien ne change. Et si les faux départs mis en scène n’étaient que du surplace. Remontons d’une décennie 19801990 … et soudain un surgissement, une révolte, des gestes, une langue, un visage, des visages dévisagés…

Ce kids return interroge sur ce qui, soudain, identifie une génération à une œuvre. C’est affaire de reconnaissance, à l’exemple de nouveau de La Haine : une génération est représentée, se voit et se reconnait. Pourquoi alors La Haine plutôt que De bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau ou l’Etat des lieux de Jean-François Richet pour rester contemporain ? Une manière sans-doute plus vaste et consensuelle d’embrasser la société, de polariser, d’être marqueur d’une époque. Une affaire de musique aussi, l’air du temps ; affaire de rythme donc, celui du montage de Danny Boyle ou de Tarantino qui partageaient avec leurs spectateurs des codes communs : l’inventivité du cinéma bis et de la publicité qui soudain apparaissaient visible et jouissif sur la toile blanche des salles obscures.

Pour notre part, c’est le versant anarchique qui a nos faveurs, côté second couteau, grinçant devant les codes et les manières de, humour de caniveau à la Joe Dante (actuellement à la cinémathèque française – « l’enfance comme critique radicale ») et/ou son versant ravagé par les éboulements de toutes sorte façon Les anges n’ont rien dans les poches ou En crachant du haut des buildings de Dan Fante. Un ubac qui ne cache rien de l’ombre portée de la société consumériste nimbant les centres commerciaux et pointant du doigt le malaise : ce revers de l’opulence, revers qui est bien pour la première moitié des années 90 la victoire de l’héroïne et plus encore du crack (remenber Stalingrad), autant d’abîmes de noirceurs creusant en sous-marin les personnages esquissés par Boyle. C’est cette madness qui se repère encore dans C’est arrivé près de chez vous qui retient l’attention, la mala vida. Et par opposition, c’est l’au-dehors, l’ailleurs (petite gare Bulgare et retrouvailles dans le film), tout ce qui fonde l’être en son milieu et se dégage des darkness : un sourire de jeune femme, une éclaircie sur ta nuque dégagée, un point de vue, un horizon au–dessus de la cité, le sombre d’une chevelure, un enfant, une famille, tous les attachements.

Au final, malgré les trahisons, peut-être à cause d’elles – la trahison d’une jeunesse, et c’est bien à cette dernière qu’un arrêt du train d’enfer mené par nos pieds nickelés à l’accent scots, au milieu de nowhere, de la lande, fait référence ; un temps hors du temps, le temps du recueillement de l’histoire sur sa propre histoire, à la mémoire du 5ème « beatles » mort d’overdose -, qu’une énergie l’emporte – les corps de cinéma se défendent toujours, même contre le scénario et les opportunismes. Comme des herbes folles devenues peut-être chiendent mais au combien libres, de l’herbe qui pousse au milieu du bitume, au cœur des friches industrielles et descellent les entraves, les boulets aux pieds. Nous aimerions, nous autres corps de spectateurs, prendre rendez-vous dans 20 ans – prendre date – en imaginant le trajet hors-champ des personnages.

D’ici là, du fracas de ces années 90 remonte cette phrase de Gilles Deleuze qui lui s’en est allé d’un bond, un soir de novembre 1995 rejoindre d’autres philosophes dont des écossais, phrase qui claque dans le vent de nos actualités : « Ce n’est jamais le début ni la fin qui sont intéressants, le début et la fin sont des points. L’intéressant, c’est le milieu. Le zéro anglais est toujours au milieu. Les étranglements sont toujours au milieu. On est au milieu d’une ligne, et c’est la situation la plus inconfortable. On recommence par le milieu ». Allez vieux de la veille ! allez âmes cabossées, êtres qui se cherchent au gué et au gré de vos années, il est toujours temps de rejouer la chanson endiablée, de reprendre le sillon en l’an 01, de recommencer par le milieu.

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